Christian Décamps – Concert et interview – ANGE 1976

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Christian DECAMPS à cœur ouvert

Bienvenue chez les fils de Mandrin !

Christian DESCAMPS
Christian DECAMPS

Vient de sortir ! Le livre Pop rock : les concerts de légende (tome 1 : Les années 60 et 70) de Julien Deléglise. Parmi ces 328 pages foisonnantes de concerts passionnants, on redécouvrira celui de Ange à Genève le 10 octobre 1976.

Christian DESCAMPS

Le groupe de Belfort était alors à son apogée. Ce concert de Genève s’inscrit comme l’un des plus beaux de cette année-là…
Ange a toujours su respecter son public, non seulement au travers de disques qui sont tous le fruit d’un long travail acharné en studio, mais aussi à l’occasion de ses prestations scéniques. Chaque année et chaque nouvelle tournée apportait des changements fondamentaux par rapport à la précédente. Cette année 1976 ne faisait pas exception à la règle.

Le tout premier jour, le 10 octobre à Genève…

En raison de l’excellente organisation de Phonogram-Suisse, tout se passa dans les meilleures conditions possibles, la salle offrant une parfaite acoustique. Seul point noir: une interdiction qui tomba sur le groupe quelques minutes avant le début du premier concert. Interdiction visant un élément du nouveau show: une sorte de feu de camp effectué avec de nombreuses sécurités. Feu de camp autour duquel Ange interprète, justement, «Autour du feu». Quoiqu’il en soit, malgré cet incident, le concert fut prodigieux…

Il y a tant d’émotion dans leur musique qu’il est impossible d’écouter certains morceaux sans ressentir des frissons comme lorsque vous les voyez pour la première fois.
Jean-Pierre Guichard, le batteur, étant, à n’en point douter, en passe de devenir l’un des meilleurs batteur français. Quant à Christian Décamps, son jeu de scène le place a jamais a côté des plus grands.

Le concert débute sur Fils de lumière. Il est immédiatement suivi des «Longues nuits d’Isaac» et de «Ballade pour une orgie». Un titre qui nous fait ressentir à quel point cet album est élaboré et n’a pas vieilli, comme on peut d’ailleurs le constater à nouveau quelques instants plus tard lorsqu’ils «performaient» ce merveilleux « Exode » qui clôt la première face du disque en question.

Déjà ravi de retrouver ces anciens titres, le public genevois reconnaît une intro si familière mais déjà si lointaine, celle de «Dignité», issu de leur tout premier 33 tours Caricatures. Cette nouvelle version gonflée à bloc de toute l’énergie des cinq musiciens redonne une seconde jeunesse à l’une des toutes premières compositions de Christian. Exploit physique pour chacun, donnant le meilleur de-lui-même dans chaque morceau et plus particulièrement dans celui-là.

Christian Décamps prend la guitare acoustique

Pour permettre à chacun de récupérer quelque peu, Christian prend la guitare acoustique pour «Ode à Emile» et «La route aux Cyprès» en hommage au peintre Van Gogh. C’est alors le moment de présenter au public suisse ce nouvel album.

«Moi, le Destin, en ce jour de grâce de l’an mille neuf-cents septante six, je vais vous raconter l’incroyable histoire des Fils de Mandrin»…

Christian déguisé en vieux forban saute d’un point à l’autre de la scène, ravageant sur son passage les diverses figurines disposées ici et là pour camper le Café du Colibri.
Aucun détail ne sera épargné pour reproduire à la perfection l’ambiance bien particulière de leur premier véritable concept-album. Christian arrivera même en fauteuil d’infirme et déguisé en vieux clown pour «Ainsi s’en ira la pluie» tandis que réunis autour de ce problématique feu-de-camp, les musiciens attaquent une danse endiablée de «Saltimbanques».

L’album sera exécuté dans son intégralité

Cohésion parfaite de ces cinq musiciens heureux de jouer ensemble et n’ayant qu’un seul but: celui d’offrir à leur public des œuvres de plus en plus élaborées.

Après le merveilleux «Des yeux couleur d’enfant» c’est le tour d' »Atlantis ». Christian, Francis, Jean-Pierre, Daniel et Jean-Michel se rassemblent au pied d’un géant imaginaire, matérialisé par deux projecteurs semblant être des yeux immenses, cet étrange et inquiétant édifice représentant les Atlontes, sortes de Dieux ou Surhommes qui peuplaient l’Atlantide avant qu’elle ne soit engloutie.

Hymne à la vie

Apothéose de cette première performance publique, le merveilleux «Hymne à la Vie» se voit enrichi d’un procédé nouveau et conçu par Christian consistant en quatre immenses tours de glace tournant sur elles-mêmes et de renvoyant entre elles ainsi que dans tous les coins de la salle des faisceaux ou des spots lumineux. Une explosion de magnésium surprenante clôt «Les Fils de Mandrin» tandis que Christian et sa bande reviennent en rappel pour une superbe version de «Ces Gens-là», un hommage au grand Jacques Brel.

Ce concert s’accompagne d’une interview en profondeur de Christian, l’âme du groupe. Cet album apparaît comme une oeuvre capitale de par les idées qu’elle apporte, bouleverse ou renverse, déjà amorcées d’ailleurs dans des titres tels que «Si j’étais le Messie». Cette fois, les cinq musiciens subliment au long de ces superbes faces les fantasmes qui les hantent, les cauchemars qui les angoissent, les désirs qui les font rêver. Mais ce disque, qui pour certains ne sera qu’un concept-album de plus dans l’histoire du rock, va beaucoup plus loin qu’une simple légende contée et mise en musique. En effet, c’est toute une philosophie qui se dégage de ces quelques quarante minutes qui deviennent éternelles. Une sorte d’envoûtement vous poussant, sans cesse, à retourner le disque dès qu’une face s’achève.
Mais qui serait plus à même de parler des «Fils de Mandrin», sinon Christian Décamps lui-même?

Interview de  Christian Décamps – Ange

Christian, peux-tu nous raconter comment cet album a été conçu, imaginé et réalisé, la richesse de sa construction le plaçant bien en avant des précédents ?

Eh bien c’est la première fois que nous travaillons RÉELLEMENT ensemble. En effet, l’idée générale est le fruit de notre recherche mutuelle. Chacun apportant ses propres idées et les soumettant au jugement des autres. L’histoire elle-même, à proprement parler, a été construite au fil des sessions, en laissant vagabonder notre imagination, à la recherche de l’idée précise s’inscrivant dans le prolongement du morceau précédent. Nous sommes tous tombés d’accord sur la finalité ainsi que sur le climat bien particulier qui règne sur l’ensemble de l’album et qui nous satisfait pleinement. Nous nous sommes enfermés dans les studios pendant un mois et demi, ne rentrant chez nous que les week-end. C’est ainsi que nous avons composé les musiques et les textes au fur et à mesure que nous apportions de nouveaux éléments à la construction de ce «concept-album».

A travers cette si belle légende, c’est en fait une façon de vivre que tu sembles préconiser à ceux qui t’écoutent, te posant ainsi en leader, tout au moins au niveau de la pensée, même si tu ne demandes pas à être suivi, nous laissant, comme tu dis, «le livre ouvert au bon chapitre» ?

Christian Décamps: L’histoire, par elle-même, se veut effectivement proclamer la renaissance de la Vie, cette Vie qui existe déjà mais qui est souvent bafouée. Nous avons voulu la chanter telle qu’on peut la voir avec des yeux d’enfant… même si ce sont des adultes qui écoutent cette légende des «Fils de Mandrin». Cette bande de brigands va donc faire la rencontre d’un vieux clown, qui est en fait leur Destin, et ce clown vit dans une roulotte qui se dégrade et se délabre. Le cirque matérialise la Vie et toutes les choses heureuses qui disparaissent, et que l’on devrait faire revivre… Ce sont ces « autres couleurs » dont a besoin le vieux cirque. La véritable « philosophie » qu’il faut en tirer, c’est qu’il faut respecter la Vie, et n’avoir qu’un seul but, celui d’être heureux.

Ce n’est même pas une prise de position, c’est une simple question de logique. Il n’y a donc pas, en fait, de raison pour me considérer comme un meneur. Mais si, par contre, les gens s’arrêtent pour écouter et réfléchir, faire le point, en un mot, se demander si les rêves après lesquels ils courent matérialisent REELLEMENT la notion de bonheur, eh bien tant mieux. Si tu veux, pour nous, c’est la Vérité que nous essayons de retrouver. On ne respecte plus la Vie… Nos personnages, eux, ont la chance de pouvoir la retrouver, de par leur rencontre avec les Atlantes. D’ailleurs, en ce qui concerne ces géantes mythiques, j’ai pris mes renseignements dans des livres bien précis et plausibles… Et ces géants apportent à nos héros ce qui nous manque à tous mais que nous pouvons retrouver au fond de nous-mêmes à condition de le vouloir, c’est la Vérité.

Dans cet album, beaucoup plus encore que dans les précédents, tu impliques la notion de pluralité des dieux. S’agit-il d’une attaque contre les religions en général ?

Christian Décamps : Ce n’est pas réellement une attaque, — j’ai d’ailleurs des amis curés — mais une critique de toutes les religions qui, en fait, sont montées de toutes pièces à partir de faits souvent inventés. « Les Fils de Mandrin » a pour intention, entre autres, de démontrer que l’on peut créer des mythes à partir de contes purement imaginaires… En ce qui concerne la légende contée dans notre disque, des historiens déclarent, avec documents à l’appui, que la troisième Lune est venue s’écraser sur la Terre dans des temps reculés. Actuellement, celle que nous voyons est la quatrième Lune. Elle se rapproche d’ailleurs de notre planète chaque année de quelques mètres ou kilomètres.

Il y aura donc, automatiquement, obligatoirement, la destruction de la Terre. Nous-mêmes, nous ne la connaîtrons sans doute pas, mais elle est inévitable. C’est pourquoi l’homme ne doit avoir qu’un seul but dans la vie, celui de profiter des meilleures choses que la nature lui offre. C’est ce que font nos héros qui partent pour un long voyage, à la recherche d’«autre chose», d’une autre façon de vivre. Il y a sans doute des questions plus importantes que de se préoccuper de sa voiture qui dévalue ou de tas d’autres problèmes mesquins. Si l’on prend un temps d’arrêt pour analyser la situation, on a peut-être plutôt envie de s’acheter une ferme, vivre à la campagne et regarder la terre, les arbres et les oiseaux. En fait, toute notre façon de vivre est à remettre en question… Rien n’est définitif. Même ce que je dis en ce moment sera à remettre en question dès demain !

C’est pour cela que je ne veux pas me poser en «meneur». Je n’arrive même pas à comprendre réellement la position de tous ceux qui défilent en portant des banderoles politisées pour « changer la vie » et qui, le soir, rentrant chez eux, s’installent devant leur télé pour regarder les dernières publicités et étudier les pronostics du tiercé. Le véritable anarchiste, ce n’est pas celui-là, c’est plutôt le clochard qui vit sous les ponts et rejette totalement, ou presque, la société. J’insiste sur ce «presque» car il est tout de même plus ou moins prisonnier de problèmes financiers, à sa propre échelle… Enfin chacun fait comme il l’entend! Quant à moi, je suis apolitique.

Crois-tu que celui qui, comme toi, se pose des vraies questions, arrive à être heureux en sachant d’avance qu’il ne pourra jamais y répondre?

Christian Décamps : Qu’est-ce que tu veux résoudre ? A part parler et chanter l’amour, quoi d’autre ? Imagine, par exemple, que demain on te dise «Tu es immortel», crois-tu que même cela résoudra les questions qui t’oppressent ? Va voir un film qui traite ce problème, «Zardoz», je crois… Ce n’est pas drôle de penser que l’on doit mourir. Tu te sens pris par le temps. Mais, c’est la nature de l’homme, il ne se satisfait jamais totalement : chaque fois que tu acquiers un plaisir nouveau, tu en veux en autre. Tu ne crois pas à la sagesse, à la «sagesse intellectuelle», c’est-à-dire arriver à un équilibre où tu es pleinement heureux de ta condition? Non, je ne crois pas à une forme de sagesse purement intellectuelle.

Pour moi, la vraie sagesse, c’est l’animal qui la détient. Dans mon propre cas, j’essaie, avec, ma femme, d’arriver â un certain stade de bonheur, qui inclut des notions totalement matérielles. Nous nous sommes acheté une vieille ferme, j’y travaille, j’y habiterai bientôt. Dans une certaine mesure, j’aurai sans doute atteint un niveau de sagesse telle que tu l’entends. Mais j’aurai encore d’autres envies, c’est certain. Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que je conçois le bonheur, pour moi tout au moins. Mais lorsque ma ferme sera «retapé », je voudrai une écurie, je rêverai de construire un studio d’enregistrement, etc. Mais, pour l’anecdote, je te citerai le cas d’un ami qui m’a déclaré n’avoir qu’un seul but : mourir avec cent briques de dettes !

Puisque nous parlons de dettes et d’argent, j’aimerais savoir si le fait d’être aujourd’hui un chanteur connu (je n’emploierai pas le terme de pop star) t’a permis de te dégager de contraintes matérielles que tu as, sans aucun doute, connu à tes débuts, ou bien au contraire cette qualité de personnage public te tient-elle prisonnier d’un certain milieu?

Christian Décamps : Hier ou aujourd’hui, quelle différence ? Le matin, lorsque je m’éveille, j’entends les oiseaux chanter… Alors pour moi la vie est toujours pareille! Je rêve toujours… Mais j’ai désormais la possibilité de faire partager mes rêves à des milliers de gens. C’est là qu’est la vraie différence. J’ai aujourd’hui le pouvoir de faire rêver, faire penser… Mais je ne suis pas le Messie! Les Beatles auraient pu en être ; ils ne l’ont pas voulu, le fardeau aurait été trop lourd à porter s’ils s’étaient trompés en chemin. Il faut déjà être soi-même avant de vouloir penser pour les autres. Il y a des tas de gens qui ont consacré leur vie à aider autrui ; ils ont été remerciés par des coups de pied au cul… Pourquoi donc crois-tu que la génération hippie a disparu ? C’est parce que l’homme n’est pas d’une seule pièce. Il n’est pas mauvais à cent pour cent ni bon dans les mêmes proportions. Alors il faut essayer de s’améliorer, peu à peu.

Justement, puisque l’on parle de dettes, je me souviens des problèmes financiers qu’a connus Ange à ses débuts, puis à la suite de ton accident. Votre situation n’est-elle pas trop précaire actuellement ?

Tu sais, Ange a commencé avec vingt-cinq millions de centimes de dettes. Alors, maintenant qu’elles sont payées, il faut songer à en faire de nouvelles ! Non, je plaisante, mais je ne te cacherai pas que notre nouveau spectacle est excessivement coûteux, et que tout dépend du succès qu’obtiendra notre nouvelle tournée. Il ne nous reste qu’à attendre!

Penses-tu que ton public va te suivre aisément, malgré la richesse un peu complexe de ce nouvel album ?

Christian Décamps : Oui, finalement, je suis relativement confiant car, comparativement, je le trouve moins «ardu» qu’«Au-delà du délire». Le public devrait donc accrocher sans trop de problèmes… Je l’espère ! Il est beaucoup plus simple à «piger» car la pochette, les textes, la conception générale de l’album en font un tout beaucoup plus accessible. De plus, sur scène, nous le jouons d’un bout à l’autre, presque comme une comédie musicale. Si on schématise à l’extrême, ce disque c’est simplement l’histoire d’un blouson noir qui revend son cuir et sa chaîne de vélo! Enfin j’exagère, évidemment ! Mais ce n’est qu’un conte, même s’il te semble aller très loin. Il en est de même avec les contes de Perrault, tu peux les lire comme de simples historiettes, mais il ne tient qu’à toi de creuser ce qu’il a voulu dire derrière l’apparence irréelle de son récit. Je n’ai pas cherché à faire naître une idéologie, ni une nouvelle religion… Mais si les gens essaient d’améliorer leur vie en fonction de cette histoire, ce sera fabuleux.

Crois-tu qu’ actuellement notre monde soit en train, justement, de s’améliorer ?

Non ! Mais ce n’est pas une raison pour laisser tomber. Chacun est dans son propre trip, chacun doit essayer de l’embellir. Le tout est de savoir qui est le plus heureux, du P.-D.G. ou de l’ouvrier.

Dans tes textes, tu parles très souvent de ton enfance. La regrettes-tu?

Non, je ne la regrette pas. C’est en fait avec une nostalgie joyeuse que je rêve à tout ce que j’ai fait, en pensant qu’un jour j’aurai un fils qui revivra tous les moments heureux que j’ai vécus. Je ne regrette rien de tout ce que j’ai fait dans mon enfance.

Te considères-tu aujourd’hui comme un adulte ou comme un grand enfant qui n’a pas encore vieilli?

Comme un adulte, quand même… Obligatoirement, je dois l’être vis-à-vis de ma musique et de mes buts. Mais je suis heureux tout de même !