Blue Öyster Cult
Rencontre du troisième type sur les docks

Dieppe – Avril 1978
Sonnerie du téléphone. Je décroche. C’est mon pote Yves. Au ton de sa voix j’ai l’impression qu’il est dans tous ses états. Il y a de quoi. Il m’annonce tout de go que son père est prêt à nous emmener, avec l’ami Marc, au concert de Blue Öyster Cult au Havre. Blanc. Le temps de digérer la nouvelle. Et puis, à l’autre bout du fil, la question idiote. Si ça me branche. Ben oui, ducon, que ça me branche ! Blue Öyster Cult… Bordel de merde…

Blue Öyster Cult… Blue Öyster Cult…
… Je répète mentalement les trois mots, une fois le combiné reposé. Comme une formule magique. Ou comme une tentative de retour à la réalité, histoire de me persuader que je ne rêve pas. Sûr, on avait vu l’affiche à Disques Shop la semaine dernière, mais, bon, Dieppe – Le Havre aller et retour en mob, autant essayer d’aller sur la Lune en stop… Mais là, ça y est, On va aller voir Blue Öyster Cult… Re-Bordel de merde !!!

Il est sympa son paternel, à Yves…
… Pas chiant. Plutôt tolérant. Fan de musique aussi. Bon, pas la même que nous mais fan. On sait pas trop ce qu’il écoute d’ailleurs. Du classique peut-être. Du jazz. On s’en fout un peu faut dire. Mais en tous cas ce qu’on sait c’est qu’il est cool… pour un vieux…
Je crois qu’il aime bien notre enthousiasme, de voir notre petite bande de lycéens découvrir des groupes, d’être curieux. Ca lui rappelle peut-être sa jeunesse. Déjà, en janvier, il nous avait embarqué à Rouen. Status Quo au parc expo. Les forçats du Boogie, comme ils disent dans Best. On y croyait pas. Premier « vrai grand » concert. Claque inoubliable.

Blue Öyster Cult…
… Le Culte de l’Huître Bleue. Déjà rien que le nom. Ca intrigue. On a découvert la chose récemment. Un 33 tours avec sur la pochette un dessin en noir et blanc, style BD de science fiction. Une tour surmontée d’une sorte de croix, leur logo, sur fond de ciel en spirale. Tyranny And Mutation. Le titre de l’album. Ca claque. Étrange et un peu inquiétant.

C’est ce qui nous plaît chez eux…
… Cet univers futuriste, mystérieux, sombre. La musique ? Un guitariste surdoué, Buck Dharma, leader avec son complice Eric Bloom, gratteux et chanteur, un brin flippant avec son look de tueur des bas fonds intergalactiques, lunettes noires et combi en cuir. Hard Rock ? Oui et non. Ca ne hurle pas comme Deep Purple, ça ne riffe pas en mode plomb fondu comme Black Sabbath ou Led Zep. Et pourtant ça envoie du bois sévère. Dans un registre tout en nerfs. Oui, c’est ça. Nerveux, teigneux. J’allais oublier aussi les claviers et ce piano, sophistication surprenante.
Le Havre – 7 mai 1978
Le panneau « Le Havre » rapetisse dans le rétro. Direction Hall Bovis. Sur le port. Pas riant le quartier, entrepôts, quais déserts, silhouettes décharnées des grues. Le daron nous lâche à l’entrée. Pour lui, ce sera petit restau et cinoche. On avance vers la masse imposante du hangar. 20 000 personnes peuvent s’entasser là dedans. On mate au passage la grande carcasse du bus tour, garé sur la gauche du parking. Contrôle des ticksons. Ca y est on est dans la place. Impressionnés par la taille des lieux.

Tout au fond la scène…
… On approche. Vu qu’on s’est pointé pour l’ouverture des portes, c’est pas encore la foule. On en profite pour se carrer dans les premiers rangs. On est un peu à cran. Pour tromper la montée de l’adrénaline on admire le matos. Rangées de guitares qui attendent sagement l’heure de l’action, et la batterie, pour l’instant camouflée sous une bâche noire mais qu’on devine maousse costaude.

En première partie…
… Pour être franc aucun souvenir… L’excitation du Grand Moment l’aura certainement précipité dans les oubliettes temporelles…
Les roadies s’affairent sur la scène…
… L’un d’eux enlève la bâche qui recouvrait les drums. Sifflets admiratifs dans la salle. Belle bête. Double grosse caisse. Ca va cogner dur…
La suite se passe en apesanteur. En ce jour de mai un ovni vient de se poser en terre normande. Si l’univers uchronique et cyberpunk (avant la lettre) des cinq new yorkais nous avait déjà séduits sur disque, le live allait nous servir le grand jeu.
Tout y passe.

Le show laser…
… petite parenthèse, revenons quelques instants en 2025. C’est avec un amusement attendri que je lis aujourd’hui sur l’affiche « Un light show sans précédent avec rayons laser ». Mais en 1978, ce qui paraît, à l’heure de l’IA, d’une totale banalité, était visuellement hallucinant.
Le solo de batterie…
… sous stroboscope, sur « Godzilla », durant lequel le batteur semble avoir cédé sa place à une créature préhisto-reptilienne (à ce jour le trucage me laisse encore bluffé).
Les duels de guitares…
… manches entrecroisées, combat chevaleresque électrique en déluge de larsens saturés.

Le final…
… lorsque Allen Lanier et les frangins Bouchard, Albert et Joe, délaissent respectivement claviers, batterie et basse pour rejoindre, gratte en pogne, les deux frontmen, Eric Bloom et Buck Dharma, pour une leçon d’arithmétique rock and rollienne : 5 X 6 = 30 cordes. Everest sonique infranchissable en point d’orgue d’une set list de rêve déroulant les « Harvester Of Eyes », « Hot Rails To Hell », « 7 Screaming Diz-Busters », « The Red And The Black », et autres « Don’t Fear The Reaper », sans omettre, ce serait vilain, le « Kick Out The Jam » des MC5 et le « Born To Be Wild » des Steppenwolf en guise de cerises sur le space cake.

Dehors…
… le papa nous attend, ponctuel.
Même pas besoin de nous demander si c’était bien au vu de nos tronches extatiques.
Il enclenche la première.
Back to Dieppe City…
… On Flame With Rock And Roll… Of course….
Si d’aventure vous vouliez vous donner une petite idée de ce que pouvait dégager le gang sur scène à l’époque, ne cherchez pas plus loin que l’excellent double album « On Your Feet And On Your Knees« , LA captation du Cult en live.

PS :
News de toute dernière minute ! Bruno Polaroïd, de sa capsule temporelle, nous envoie cet extrait live du BÖC dans ses grandes oeuvres, lors de cette tournée 78 !!!
Merci l’ami !!!
Blue Öyster Cult – Born To Be Wild












