Frédérick Sigrist : tout le monde croit que c’est un mec bien

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Si tout le monde est persuadé que Frédérick Sigrist est un mec bien, c’est parce que personne ne le connaît vraiment. Quelques-uns d’entre nous l’écoutent comme chroniqueur sur France Inter, dans la Bande originale, l’émission de Nagui à 11 h. A cette heure-là, évidemment, principalement des profs, des chômeurs ou des femmes au foyer, bref, des fainéants. Mais si vous avez la chance d’en faire partie, vous avez déjà découvert son ironie et ri avec lui de tous ses travers… Ses péripéties du quotidien… Et ses galères de RER C ! A travers ses chroniques, Frédérick nous raconte sa vie et, avouons-le, il nous raconte aussi.

Un rapport pas très sain au train

Mais si vous aviez l’impression de le connaître, détrompez-vous ! Si vous ne l’avez jamais vu sur scène, vous ne le connaissez pas. Dans son dernier spectacle, « Tout le monde croit que je suis un mec bien« , voilà que ce chroniqueur de gauche bien-pensant se révèle tel qu’il est. Et autant dire que la déception est immense ! Il tourne en dérision les magasins bio. Se moque des écolos. Ne sait pas garder son calme avec ses enfants. IL MANGE DE LA VIANDE !

Alors d’accord, il nous offre une performance d’acteur incroyable. D’accord, il a un talent fou. D’accord, il disparaît derrière ses personnages tous plus amusants les uns que les autres. D’accord, il nous fait rire durant deux heures non-stop. D’accord, il propose l’un des meilleurs one-man shows actuels. Mais enfin, le mec bosse sur France Inter et n’aime pas les musées ! Je pose la question : ce type mérite-t-il de rester à l’antenne ?

Et comme je me suis rendue compte que j’avais plein de questions le concernant, j’ai décidé de les lui poser directement.

Frédérick Sigrist est-il un mec bien ?

CulturesCo : Comment est né ce spectacle ?

Frédérick Sigrist : J’ai fait les mandats de Sarkozy et Hollande comme chansonnier. En tant que citoyen, j’étais tellement dépité que j’ai décidé de ne pas repartir sur un spectacle de la même manière. Parce que, finalement, à quoi est-ce que j’aspire ? J’ai envie que les gens soient heureux. Qu’ils kiffent. Et quand on regarde la dernière présidentielle, tout le monde était à fond. Et juste après, on est passé à une abstention record…

Est-ce à dire que les Français sont des baltringues ?

Ce qu’il y a, c’est que quand Macron est arrivé, il y a plein de gens qui se sont dit : « Allez ! On y va ! On va changer le monde ! » Et quoi ? Quelques mois après, il n’y avait plus personne. La vraie question, c’est de savoir si les politiciens sont la cause ou bien la conséquence de ce que nous sommes. Je ne voulais pas être dans la position du donneur de leçon, alors je me suis demandé si, moi aussi, j’étais raccord tous les jours. Et comme la réponse est clairement non, je tenais le début de mon spectacle. Et depuis sa création, en 2017, il ne cesse d’évoluer. Le canevas reste le même, mais je colle à l’actualité.

Mettons les voiles – La drôle d’humeur de Frédérick Sigrist

Qu’est-ce qui te plaît tant sur scène ?

Sur scène, il n’y a pas de jugement : tu peux être qui tu veux. Tu peux faire croire à ce que tu  veux. Tu peux faire atterrir un avion sur scène sans aucun budget. Et si tu avais envie d’être un sociopathe fini ? Sur scène, c’est possible, tu peux ! Et surtout, dans le seul en scène, si tu as envie de changer ton texte, tu peux le faire aussi. rien n’est figé. La scène, c’est l’espace de liberté par excellence !

« Tu peux faire atterrir un avion sur scène sans aucun budget »

Tu te laisses donc une part d’improvisation ?

Je ne travaille pas mes vannes en intégralité ; je pars avec une idée (assez précise tout de même) de là où je veux aller, mais j’attends d’être en danger face au public. C’est à l’opposé de l’école du stand-up actuel, où les artistes testent leur vannes, je sais… Mais il y a une partie de moi qui fonctionne mieux en danger. Si je répète, la surprise que je veux faire passer aura du mal à apparaître.

J’essaie de retrouver le sens premier du terme « jouer ». Les enfants qui jouent inventent leurs jeux au fur et à mesure. Je ne peux pas faire ça avec mes chroniques. Et c’est beaucoup plus angoissant pour moi. Il faut envoyer la version définitive avant, au rédacteur en chef de l’émission. Et si, en cours de route, j’ai envie d’aller complètement ailleurs, je ne peux pas. Je trouve cela beaucoup plus difficile d’avoir un texte et de devoir s’y tenir. Parce que ma chronique a été écrite dans le mood d’hier, pas dans celui du moment où je suis à l’antenne.

Frédérick Sigrist
Photo Olivier Pascual

S’amuser autant que le public

Alors si tes représentations ne se ressemblent pas, quelle est pour toi la soirée idéale ?

Celle où je me suis amusé autant que le spectateur. La soirée où le public n’a pas oublié son texte et moi non plus. Le spectacle est toujours est toujours un dialogue qui ne dit pas son nom. Les gens amènent aussi des choses et tout change. Ne serait-ce qu’avec les rires. Si le public est bon, alors tu l’es aussi. Ne nous y trompons pas ! Il faut être névrosé au dernier degré pour parler seul pendant une heure et demie ! Il y a forcément une blessure, une blessure d’enfance, à l’origine de tout cela. Alors quand la rencontre a lieu, quand ça fonctionne entre le le public et toi, c’est une rencontre réussie.

Je sais que tu travailles sur ton prochain spectacle. Mais que fais-tu, si tu ne l’écris pas  ?

J’ai un canevas, tout de même. Je travaille sur la base d’une version qui changera, je le sais, dès la première représentation, en cours de représentation. Le texte de ce soir-là aura finalement très peu de choses à voir avec celui de la semaine suivante. Mais c’est cela, le spectacle vivant. Pour n’importe quel organisme, on s’attend à des changements. Regardons-nous ! Un jour, on a plus de cernes, plus de fatigue… Un jour, on est moins bien coiffé [NDLR : Pour Fred, moins bien coiffé, ça n’arrive jamais !], moins bien lavé… Cela ne surprend personne de voir un être humain évoluer d’un jour à l’autre. Eh bien le spectacle, c’est pareil ! Tu veux un truc figé ? Achète la Pleïade !

« Tu veux un truc figé ? Achète la Pleïade ! »

Un prochain spectacle en gestation

Peux-tu nous confier de quoi parlera ton prochain spectacle ?

Il parlera de pop culture [NDLR : Comme l’émission estivale de Frédérick Sigrist sur France Inter : Blockbusters, dont nous avons déjà parlé sur CulturesCo]. C’est sûrement la partie de moi la plus intime. Il m’a fallu du temps pour m’assumer tel que je suis, moi, Fred. Dans mon spectacle actuel, j’ai travaillé sur ma vie, ce que je suis, mon épouse, mes enfants… Mais jusqu’ici, le truc sur lequel j’ai eu le moins d’humour, ce sont mes passions. Parce que c’est là que je me suis réfugié quand j’avais des coups durs dans la vie, c’est cela qui m’a permis d’avancer. C’est sacré pour moi, alors ce sont les rares fois où j’ai fait preuve de manque d’humour dans ma vie. Mais à présent, j’arrive à en rire.

Frédérick Sigrist – L’anniversaire de Batman – France Inter

Tu es en train de me dire que tu vas faire tout un spectacle sur une sous-culture ? [NDLR : Oui, c’est une question ironique]

Ce qui me fait rire, c’est que des gens arrivent à imaginer que ce qu’ils aiment, ça, c’est la sur-culture. Je viens d’un quartier populaire, je n’avais pas vocation à connaître cela. J’ai vu que dans certains milieux, ce que l’on vend comme intellectuel, on l’achète. Finalement, la culture populaire, ce serait des camelots de marché qui ne savent pas se vendre… Cet été, mon émission Blockbusters a connu un vrai succès. C’était super. J’ai trouvé mon public. Pour cette troisième année, nous avons vraiment franchi un cap : on est passé de « Qu’est-ce que c’est ce ce truc ? » à « On est de plus en plus nombreux à kiffer ». Il y a une vraie communauté qui s’est créée autour de l’émission, très active sur les réseaux sociaux. Les voix les plus virulentes pour s’opposer à l’émission ont fini par se taire.

Objectif 2020

Quand verra-t-on ce que cela donne sur scène de te voir parler de tes passions ?

J’ai encore des dates avec « Tout le monde croit que je suis un mec bien » jusqu’en 2020. Et la première date de mon nouveau spectacle est prévu pour avril 2020. Mais il n’est pas impossible que cela arrive fin 2019.

Tu vas le tester avant ?

Non, je le jouerai directement. De toute façon, tant que je ne suis pas devant les gens, je ne peux pas savoir comment il sera reçu. Quand je vois les stand-uppers tester leurs spectacles par tranche de cinq minutes, je trouve cela stupéfiant. j’habite à 45 km de Paris. Cela veut dire faire une heure et demie de RER et vingt minutes de métro pour me retrouver devant une salle remplie de gens nés dans les années quatre-vingt-dix, l’époque des T-shirts Waikiki, et repartir ? C’est pas possible ! Ça ne peut se faire que si tu n’as pas de dépense ! Dans le stand-up, ce n’est pas la forme qui me gène, c’est le trajet !

« Dans le stand-up, ce n’est pas la forme qui me gène, c’est le trajet ! »

Delphine Hossa – CulturesCo

Retrouvez toutes les dates de tournée de Frédérick Sigrist sur son site et sur Facebook.