Ben HARPER – Welcome to the cruel world

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Ben HARPER – Welcome to the blues’s world

Ben Harper

« Welcome to the cruel world » (1994), c’est ce que l’on pourrait dire à des extraterrestres en goguette qui décideraient de visiter la Terre. On pourrait choisir une autre option : leur faire écouter la sublime chanson éponyme qui clôt l’album de Ben Harper.

Ben HARPER – Welcome to the cruel world

Premier disque sous son seul nom, « Pleasure and pain » (1992), son précédent Lp, est co-signé avec Tom Freund, « Welcome to the cruel world » sied admirablement à la fureur et au bruit contemporain. Il apaise les velléités meurtrières en s’immisçant dans le subconscient des seigneurs de guerre. Attiser les plaisirs mélomanes tout en relativisant les turpitudes quotidiennes, c’est souvent de concert que l’auditeur vit ce binôme gagnant. Outre la chanson éponyme, deux autres titres provoquent divinement l’appel au calme : « The three of us » et « Waiting on an angel ».

The three of us

Bien qu’originaire du Grand Ouest, les feulements de Ben font transpirer ses chansons, nous emportant goûte à goûte vers la Nouvelle Orléans et les traditions cajuns. Elles fleurent bon la Louisiane, le bayou planté de saules moussus et autres cyprès aux racines saillantes. Elles exhalent le Sud sécessionniste des Etats-Unis, l’Afro-Amérique, les champs de coton, l’esclavagisme. Leur douceur contraste avec ce passé historique, baume cicatrisant sur des blessures toujours ouvertes. L’entièreté de l’album fait ronronner son acquéreur, alangui dans une torpeur jouissive ou souriant face au désarroi du narrateur conté dans « Mama’s got a girlfriend now ».

Ben HARPER – Mama’s got a girlfriend now

Sur ce disque, Ben Harper élabore une proposition musicale proche du « Music from big pink » (1968), de The Band. Des mélodies simples, quasiment dépourvues d’orchestrations, pour en garder la sève, l’écorce, la vivante alchimie. Pas de re-recording dans ce joyau. Il fait fi de cette manie contemporaine d’entasser les couches d’enregistrement les unes sur les autres. S’il faut choisir un parallèle, évoquons l’évanescence qui s’élève du sillon comme la fragrance originelle qui monte de la terre après la pluie. La Symphonie pastorale de Ludwig Van Beethoven génère cette même impression, cette rurale évocation. Pousser un soupir de contentement, profiter du moment.

Waiting on an angel

Des artistes féminines suivent les traces laissées par « Welcome … », des femmes « talen-tueuses » comme Rachael Yamagata sur « Chesapeake » (2011) ou Norah Jones dans « Feels like home » (2004). Mais j’en vois déjà dont les lèvres contiennent l’avanie à grand peine : « Quelle musique pour gogo, ça vous ramollit le frigo ! ». La muse de Ben Harper étant plurielle, quelle sotte affirmation que ce galimatias ! Sur sa palette, le métisse accommode les musiques traditionnelles, le folk, la country, le reggae et le rock, parfois heavy comme sur « Diamonds from the inside » (2003). Il parle de la vie, de ses amours et « anamours » qui s’accordent si bien aux nôtres qu’on les y associe, conquis.

Ben HARPER – Diamonds on the inside

A la poursuite des origines, Harper s’unit à sa mère pour un album blues dépouillé : « Childhood home » (2014), un retour aux racines, au nid utérin. Avec ses Innocent Criminals, look « méxicano-sécessionniste », il en était déjà très proche sur l’intimiste « Burn to shine » (1999). Ses dernières livraisons, en compagnie d’invités dont les noms côtoient le sien sur les pochettes, ne parlent que de cela : de blues, de folk-blues, de blues-rock. Ecoutez : « No mercy in this land », vous « verrez » … au risque d’adopter.

Ben HARPER and Charlie MUSSELWHITE – No mercy in this land

Quant à « Welcome to the cruel world », comme tous ceux de son genre, il passe trop vite. On commence à l’écouter que déjà il s’achève. Non qu’il soit trop court mais, lorsque l’on aime, le temps n’a plus de prise.
« Welcome to the cruel world » ? Avec de tels enregistrements dans les oreilles, pas si « cruel » que ça, le Monde vaut bien qu’on s’y attarde encore un peu.

Thierry Dauge