Les chansons tristes… voire morbides

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Petit historique des cent dernières années

De « Sombre dimanche » à « Je reconnais »

Jocelyne LABYLLE
Jocelyne LABYLLE

« Gloomy Sunday« , en 1936, était déconseillé dans toute programmation : composée en 1933 par Rezsô Seress, cette mélodie d’origine hongroise aurait aidé plus d’un dépressif à passer à l’acte du suicide. Reprise de façon bluesy / jazzy, la version de Billie Holiday (1941) est interdite sur les ondes car jugée trop triste pour les auditeurs potentiels.

Son compositeur lui-même, Rezsô Seress, se suicida en 1968, se jetant dans le vide. Cette redoutable série d’accidents conduisit à l’élaboration du film de 1997, Une chanson d’amour et de mort.

Pas de censure, mais…

Les radios (surtout lorsqu’il s’agit de radios commerciales), sont obligées de dispenser de la bonne humeur à leurs auditeurs. Dès lors qu’un auteur aborde la chanson populaire par son versant tragique, il aura plus de mal à s’imposer. S’il est connu, la question n’a guère d’importance.

En 1961, Gilbert Bécaud triompha avec « L’Absent » ; l’année suivante Jacques Brel en fit autant avec « Le Moribond« . Quant à « La Mamma« , de Charles Aznavour, c’est indiscutablement le plus gros succès de l’hiver 1963-64. Mais pour un débutant, la diffusion est incertaine.

Prenons le cas de Claude Nougaro : marqué par la destruction des villes japonaises d’Hiroshima et Nagasaki à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’artiste prit la plume en 1959 pour un texte apocalyptique, « Il y avait une ville ». Sa parution passa totalement inaperçue : Nougaro, inconnu, le resterait encore trois ans. Enhardi par les succès de « Une Petite fille », « Le Cinéma » et « Cécile, ma fille », il put réenregistrer « Il y avait une ville » en 1964, au moment où « Point limite » de Sidney Lumet sortait sur grand écran… et cette fois-ci la chanson séduisit les programmateurs.

L’inspiration morbide touche aussi les yéyés

Antoine, qui n’a pas les talents de plume de Nougaro, développe la même idée dans « Juste quelques flocons qui tombent  » (1967), allant jusqu’à l’éventualité d’un hiver nucléaire après le déclenchement de la Troisième et dernière Guerre mondiale reprenant ainsi le thème de la destruction de la planète cher aux chanteurs contestataires américains, Bob Dylan et Barry McGuire en tête, avec, respectivement « A Hard Rain is gonna fall » (1963) et « Eve of destruction » (1965). Outre-Manche et outre-Atlantique, dès 1960…

Avec « Tell Laura I Love Her » (dont Richard Anthony proposa une version édulcorée, « Dis à Laura »), Ray Peterson aux Etats-Unis et Ricky Valance en Angleterre inaugurèrent la mode des chansons morbides, dites « death songs » et censurées sur certaines radios et dont l’archétype est incontestablement, en 1961, « Teen Angel » de Mark Dinning. La fiancée du narrateur se précipite à l’intérieur d’une maison en flamme pour y retrouver une bague que celui-ci lui avait offerte. Les paroles de la chanson sont d’un mauvais goût extrême : « I’ll never kiss your lips again, they buried you today » (« Jamais plus je ne t’embrasserai sur les lèvres, on t’enterre aujourd’hui »).

Le temps d’un 45 tours…

La mode bat son plein fin 1964 avec, aux Etats-Unis, « The Leader Of The Pack » des Shangri-Las (« Le Chef de la bande » par Frank Alamo) et en Grande-Bretagne Terry par Twinkle (repris par Claude François). Il s’agit, on l’a compris, de chansons tristes, pessimistes, désespérées contant l’histoire de couples brutalement séparés par la mort. Brutalement, car les « death songs » ne disposaient, pour s’exprimer, que de trois minutes chrono. En conséquence, leurs héros et héroïnes mouraient toujours de mort violente, le plus souvent d’un accident de moto.

En France, idem, mais sur quatre roues : en 1964, Alice Dona et les Gam’s évoquaient la mort violente dans un accident de voiture, respectivement avec « C’est pas prudent » et « Attention Accident ». Mais comme de toutes les modes, et peut-être encore plus rapidement en ce qui concerne celle-ci, le public se lassa des chansons morbides.

Signe des temps ?

Les artistes sont-ils à nouveau inquiets, soucieux ? Depuis « Et si… » de Lady Laystee en 1999, nul artiste n’avait abordé en chanson le thème de la mort avec autant de brio que Jocelyne Labylle. La publication de son disque a marqué une date dans l’histoire de la chanson populaire : outre la beauté exceptionnelle de la composition, le clip proposé pour accompagner « Je reconnais » est tout simplement bouleversant

La chanteuse déambule avec énormément de grâce dans un cimetière : le frère de la narratrice y est enterré. Mort accidentellement, le jeune homme a laissé femme et enfants.

Un thème, certes, que l’on trouve ici ou là dans les textes de rap, mais donc obligatoirement confiné au ghetto de l’auditeur spécialisé. La chanson tragique ou morbide, en règle générale, avait déserté les ondes des grandes radios.