Regatta de Blanc, The Police intronise le reggae dans la pop

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La culture se partage !

En 1979, c’est l’état de grâce pour les flicards !

Regatta de Blanc

Février 1979, The Police surf encore sur le succès de son premier album Outlandos d’Amour quand le groupe entre en studio pour l’enregistrement de Regatta de Blanc, son second opus. Pour ceux qui se demanderaient d’où sort ce titre étrange, il s’agit simplement d’une pseudo traduction française de White Reggae (Reggae Blanc). Un titre qui annonce humblement la couleur, et le genre.

Pourtant même si ce disque est bien teinté des couleurs de la Jamaïque, il est, comme souvent avec The Police, le fruit de multiples influences. Reggae bien sûr, mais également punk-rock, jazz, et même un peu de la new wave à venir. En dépit du fait que la moitié des morceaux sont issus d’anciennes maquettes ou projets avortés, Regatta de Blanc, album quintessentiel du trio, résulte surtout d’un moment idéal, et d’une attitude judicieuse…

Regatta de Blanc

En effet, délestés de leurs inquiétudes financières après la réussite du premier opus, The Police ne se vautre pas dans le luxe pour autant. Ils refusent que A&M Records leur fournissent un studio plus spacieux, et retournent dans les locaux de Surrey Sound, à Leatherhead. Quand on décide de leur adjoindre un producteur prestigieux, ils déclinent également la proposition, et conservent Nigel Gray aux manettes. Les ventes des premiers singles continuent de renflouer les caisses du label. Si bien que le groupe ne subit aucune pression, se permettant même de conserver une totale liberté artistique.

Un album novateur et inspiré

Dès l’entame, on comprend que le premier album n’avait rien d’un accident. Message in a Bottle possède un riff de guitare accrocheur, identifiable dès les premières notes. Initialement créé par Sting pour une autre composition, il est arrangé par l’orfèvre guitariste, Andy Summers. Quant à Stewart Copeland, il cloue sur ce titre l’une des meilleures parties de batterie de sa carrière. Le rythme jaillit en simultanée avec la voix du chanteur, agrippant l’auditeur avec son riff obsédant, et terriblement entraînant.

Andy Summers

L’originalité et la tournure du texte ne sont pas étrangers à la qualité de cette composition devenue aujourd’hui, un standard parmi les standards. Sting évoque un homme échoué sur une île déserte. En quête d’amour, il décide de jeter à la mer un message glissé dans une bouteille. Un an plus tard, alors qu’il commence à désespérer de recevoir enfin une réponse, il découvre un milliard de bouteilles échouées sur la plage. Il comprend alors, que ce qui lui fait défaut, manque également au reste de la planète.

Ce S.O.S to the World, envoyé par Sting, est en réalité, un grand cri d’amour joliment tourné, et orchestré. Il permet à The Police d’obtenir son premier N°1 dans les charts anglais.

The Police – Message in a Bottle

Le second titre ne manque pas d’audace. On ne sait si la finalisation de l’album, et l’agencement de ce dernier, ont été effectué avant, ou après le succès instantané du single Message in a Bottle, publié dix jours plus tôt. Toujours est-il, qu’en 1979, il faut une sacrée dose de confiance pour oser placer un titre purement instrumental dès la deuxième piste.

Néanmoins, ce morceau de trois minutes né sur scène durant les impros de Can’t Stand Losing You, s’inscrit plus dans la mouvance reggae-rock issue du punk, que dans celle du prog-rock, genre alors méprisé par la scène alternative. Elle remporte le Grammy Award de la meilleure composition instrumentale rock en 1980.

The Police – Regatta de Blanc

Sur le titre suivant, si Summers tisse quelques arabesques inspirées par Thin Lizzy, le groupe renoue avec l’énergie brute du punk-rock. Jamais plus par la suite, on entendra Sting grogner de la sorte. Quel dommage…

The Police – It’s All Right For You

Le temps l’a peut-être oublié, mais Bring on the Night fut à sa sortie, l’un des plus gros tubes du trio. Notamment en France (6ème). Pourtant, avec son riff étouffé en guise d’intro, et son premier couplet semblant démarrer en plein milieu d’un morceau, on est encore en présence d’une composition singulière. Le refrain, addictif, fait la part belle au reggae, tandis que les entames new wave et la voix haut perché du chanteur sont bercées par de douces harmonies. Un titre déroutant, mais diablement efficace.

“Les poètes immatures imitent ; les poètes mûrs volent ; les mauvais poètes dégradent ce qu’ils prennent, et les bons poètes en font quelque chose de meilleur, ou du moins quelque chose de différent. “ T.S Eliot

Sting doit faire partie de la dernière catégorie. Sous un véritable patchwork, Bring on the Night réaffirme ses talents d’auteur et ses fines références. A l’origine, le chanteur écrit un pan du texte pour son groupe de jazz fusion (Last Exit). Inspiré d’un poème de Ted Hughes évoquant Ponce Pilate, Sting explique lui avoir attribué un autre sens avec The Police. Selon lui, depuis la lecture du livre The Executioner’s Song, il le chante en songeant au criminel Gary Gilmore, qui en 1977, demanda à être exécuté pour ses méfaits.

The Police – Bring on the Night

Walking on the Moon, deuxième tube planétaire du groupe, est un reggae spatial. Une ligne de basse rudimentaire mais obsédante, ponctuée par l’écho d’un accord de guitare tout aussi basique, mais frappant. La voix de Sting s’envole sur cet instrumental cotonneux. Les coups de baguettes impressionnistes de Copeland complètent le tableau.

“Deborah Anderson était ma première vraie petite amie … et après quelques mois de relation, l’idée d’écrire un morceau décrivant ce que l’on ressent en amour m’est venue. Être amoureux, c’est comme être soulagé de la pesanteur.” Sting

Mais saviez-vous que le sobre et élégant Gordon Sumner (Sting) écrivit Walking on the Moon après un soir de beuverie ? Eh oui, je sais. Difficile d’imaginer Sting complètement torché…

Sting

Et pourtant, selon ses dires, l’idée lui est venue un soir à Munich, allongé sur son lit, après une soirée bien arrosée. Comme souvent dans ces cas-là, la tête lui tournait. Il décida de faire les cent pas. Un genre de mantra s’insinua alors dans son esprit :

“Walking round the room…. Walking round the room”

(marcher autour de la pièce).

Le lendemain, trouvant l’idée un peu stupide, il transforma ce dernier en Walking on the Moon. Il l’appliqua à une évocation de l’amour pur, s’apparentant pour lui à une mise en apesanteur.

The Police – Walking on the Moon

 

On Any Other Day est un titre ska-punk dans la veine des productions de Joe Jackson (à cette époque). Malgré son apparente dérision, et le chant quasi comique, il s’agit d’une composition très efficace, et qui ne dépareille pas avec la teinte de l’album. Un titre injustement méconnu, ou tout simplement éclipsé par les titres phares.

The Police – On Any Other Day

Bed’s Too Big Without You est le trésor caché de cet excellent album. Un titre typiquement Policien, et une parfaite synthèse des talents conjugués des trois musiciens. Si le dialogue entre la basse roulante de Sting et la guitare agile de Summers est envoûtant, que dire du dub de Copeland sur sa caisse claire ?!

Stewart Copeland

Le chant habité de Sting est également une pure merveille. Comme souvent, il prend sa source autant dans la culture jazz que reggae. Ce petit bijou brille également par sa production légère. Le son brut des instruments, allié à la pureté du chant, suffit à en faire une composition majeure.

Procurant une douce sensation de bien-être, Bed’s Too Big est ce genre de titre capable de vous hanter une journée entière. Pourtant, le texte, malgré la résonance des mots, est plus que maussade. Il provient d’une expérience douloureuse. Le suicide d’une ex-petite ami du chanteur, suite à leur rupture. Sting exprime la souffrance de la jeune fille face à l’absence.

The Police – Bed’s Too Big Without You

Difficile de trouver un point faible à cet opus. Même les titres Contact ou Deathwish, moins mélodieux, brillent par leur originalité, et assurent une transition judicieuse, permettant de faire ressortir les aspects attrayants des titres majeurs.

Regatta de Blanc renvoie l’image d’un trio inspiré et serein. En 1979, l’entente est encore bonne entre Sting, Summers et Copeland, et l’alchimie évidente.

Regatta de Blanc

Chaque membre met tout son talent au service du groupe. Sting amène son jeu de basse jazz-rock et son grain de voix inimitable, Copeland son expérience du punk et du prog rock ainsi qu’une technique redoutable. Enfin Summers, en musicien chevronné de studio, apporte son expérience (37 ans), et cette touche jazzy qui deviendra une des marques de fabrique des flicards.

Ce bel ouvrage finit sa course lente en beauté. Après un délicieux périple au son du groove jamaïcain, un rock jubilatoire vient ponctuer l’acétate.

No Time This Time

L’album est une grande réussite et les singles, Message in a Bottle, Walking on the Moon et Bring on the Night trustent le haut des charts dans de nombreux pays. Alors comme on le fait souvent dans ces cas-là, on parle évidemment de phénomène pop.

Regatta de Blanc

Avec le temps, il apparaît que cet opus a joué un rôle important dans l’intronisation du reggae dans le monde de la pop. Si les merveilles de Bob Marley avaient déjà commencé à gagner le coeur des gens, il restait quelques millions d’irréductibles, hélas, effrayés par la couleur. Avec son mélange de genres, l’aspect universel de Regatta de Blanc aura servi la cause.

Serge Debono

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